[Classes sociales] Michel et Monique Pinçon-Charlot : « Si on n’est pas capables de se révolter contre les super riches, on est nuls ! »

Mariés depuis 50 ans, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont mené 30 ans d’enquêtes auprès des « très riches » : les familles de Wendel, Rothschild, Lazare, Bolloré… Le samedi 7 octobre, ces deux sociologues sont venus à Aubervilliers rencontrer le groupe du grand chantier pour leur raconter le fruit de leurs recherches. Et partager avec nous leurs indignations. Suite à leur venue, Monique et Michel nous ont fait ce retour : « Nous avons été très touchés par cette rencontre, avec un public divers sociologiquement mais soudé par l’expérience commune de la représentation théâtrale ». Une belle rencontre.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot se disent à la fois marxistes – « Ce qui consiste à faire comprendre l’exploitation des pauvres par les riches à partir de la propriété des moyens de production » – et bourdieusiens – « Ce qui consiste à faire comprendre la domination : comment ça se fait qu’on se sent tout petits par rapport à ces gens-là, alors que ce sont des parasites, qui sont juste nés avec une cuillère en argent dans la bouche ? ». Ils ont commencé par expliquer au groupe du grand chantier que la classe sociale existe sous deux formes : la classe « en soi » et la classe « pour soi ».

La classe « en soi »

Monique : les « très riches » constituent une classe sociale bien à part, qui se singularise par son capital financier, son capital social, son capital culturel et son capital symbolique.

  • Le capital financier : cette confrérie des grandes familles n’a rien à voir, au niveau de sa richesse, avec le reste de la société. Ils sont payés en millions d’euros par an au lieu de milliers d’euros pour nous (le « revenu médian » en France se situe autour de 1 600 € mensuels). Et cela peut atteindre des niveaux hallucinants : « Quand on donnait nos textes à taper à la secrétaire de notre laboratoire, elle supprimait des zéros : elle se disait, ce n’est pas possible !»
  • Il y a aussi le capital social : « Il faut être en contact permanent avec ses camarades de classe». C’est ce qui permet d’échanger des informations, que ce soit dans le 16e ou à Saint-Tropez. « L’information circule dans la pétillance des bulles de champagne.» Et François Villeroy de Galhau peut ainsi passer de la direction générale de la BNP Paribas – banque privée – au poste de gouverneur de la Banque de France. Il n’y a pas de conflit d’intérêt car, dans les beaux quartiers, on sait que dans les affaires tout se tient…
  • Il y a encore le capital culturel : le monde des grands fortunes, c’est le monde des collectionneurs d’art, c’est aussi le monde des grandes écoles.
  • Et enfin, le capital symbolique : « Rothschild symbolise la richesse. Les costumes sur mesure… Je me suis faite embaucher chez Chanel au début des années 2000 pour présenter la nouvelle collection de Karl Lagarfeld : je devais essayer les tailleur devant les plus riches clientes de Chanel. Et j’ai ainsi pu expérimenter qu’on s’y sentait à l’aise, aussi bien que dans un survêtement. Port de tête altier, jamais de frange pour dégager son visage (ça fait mauvais genre !) finissent de parachever l’allure grande bourgeoise. »

La classe « pour soi »

Michel : la classe « pour soi », cela signifie avoir conscience du milieu auquel on appartient. La grande bourgeoisie présente une spécificité : il y a une solidarité au groupe qui y est essentielle. Elle a une « conscience de classe » plus forte que dans les milieux populaires

Cela peut passer par le fait de surveiller l’éducation des enfants : « Il faut veiller au grain aux relations de sa progéniture pour être sûr que l’on va faire des enfants de bourgeois ! »

Ceux-ci vont en général dans des établissements scolaires privés. A Neuilly, dans le quartier des plus grandes fortunes, il y a une école primaire où 80 % des enfants viennent de ce milieu-là. Ils fournissent également 90 % des effectifs de l’Ena, et des autres grandes écoles. Et comme, en plus, les domestiques de la maison sont souvent de nationalité étrangère, du coup les enfants apprennent spontanément d’autres langues !

Beaucoup de choses se transmettent dans la famille, car ce sont des familles cultivées. Bien sûr, il y a des exceptions : il peut y avoir des fils de fraiseurs qui accèdent à des carrières élevées. Mais des fils de la grande bourgeoisie qui deviennent employés, c’est rarissime.

Monique : chaque grand bourgeois, là où il est, est un parfait représentant de sa classe. Il n’y a pas besoin de chef d’orchestre. Certains défendent le patrimoine historique, d’autres sont obsédés par la finance internationale, d’autres encore par la vie politique… Mais où que l’on soit, on doit toujours rendre service aux intérêts de sa propre classe.

Le débat avec les Pinçon-Charlot : questions et réponses

  • Qu’est-ce que c’est qu’un « cercle » et comment ça fonctionne ?

Michel : un « cercle », c’est une association fondée par les membres de la haute société. Le Jockey-club, par exemple, très tourné vers l’équitation et dont seuls des hommes peuvent devenir membres : dans les hippodromes, il y a des loges pour les membres de ce cercle ; ce sont souvent eux qui possèdent les chevaux, alors que ce sont des bien plus pauvres qu’eux qui jouent de l’argent aux courses. Idem pour l’Automobile Club : tout se fait par cooptation.

  • Et vous, vous vous considérez comme des riches ?

Monique : on a eu la chance de faire des études et de devenir sociologues, payés par l’argent public, donc le vôtre. On s’est sentis très mal à l’aise de fréquenter les familles les plus riches. On est des citoyens malheureux, mais des sociologues heureux car, chaque jour, les faits donnent raison à nos analyses.

  • Est-ce que ces gens-là sont réellement heureux ?

Michel : ils ne sont pas tout à fait à l’abri de tout ce qui menace les êtres humains, les risques liés à la santé, par exemple. Mais les emmerdements qu’on a tous les jours, ca leur passe au-dessus de la tête. Ils n’ont jamais la crainte du lendemain.

  • Où mettez-vous les francs-maçons ?

Monique : ils sont transversaux aux différentes classes. On trouve des ouvriers dans certaines loges, des grandes fortunes dans d’autres.

  • Y a-t-il un traitement médical privilégié pour les très riches ?

Michel : l’hôpital américain de Neuilly ne soigne que des très riches

Monique : quand vous arrivez, vous avez l’impression de rentrer dans un palace cinq étoiles. Vous vous installez dans un petit salon, et le chirurgien en personne vient à votre rencontre. Après la consultation, quand j’ai voulu sortir, j’ai présenté ma carte Vitale, et on m’a répondu : « Ici, on ne prend pas la carte verte, seulement la carte bleue ! »

  • Les nouveaux riches sont-ils différents des anciens ?

Monique : on a été payés pour faire une enquête sur les liens entre l’ancienne bourgeoisie et les nouveaux riches. Parmi ces derniers, les seuls qui seront acceptés dans le Gotha sont ceux qui s’engagent à transmettre à leurs enfants et à construire une dynastie familiale.

Michel : oui, être riche, ça s’apprend… Il y a des façons de parler, des manières de s’habiller… qui n’appartiennent qu’à eux. L’argent est nécessaire, mais il ne suffit pas.

  • Y a-t-il récupération par la bourgeoisie des comportements aristocratiques ?

Monique : il y a une fusion des deux ; ils se marient entre aristocrates et bourgeois. Le mariage de la fille de Bernard Arnault, par exemple, a rempli cette fonction.

  • Y a-t-il un événement qui vous a spécialement marqués ?

Monique : le 300e anniversaire de la famille Wendel, en 2004. Ils avaient loué le Musée d’Orsay. A un moment, Ernest-Antoine Seillière, le grand patron du groupe, a appelé tout le monde à se rassembler pour une photo : nous qui étions entrés avec une amie, nous nous sommes cachés derrière un pilier ! Il faut savoir que la holding qui pilote le groupe est encore entièrement familiale. Et c’est Seillière qui, quand il était le président du Medef, a orchestré la « refondation sociale » : désormais, ce sont les riches qui sont créateurs de richesses, et les travailleurs sont considérés comme des charges !

  • Est-ce qu’ils ont conscience de ce qu’est la vie des autres ?

Michel : ils ont toujours du personnel qui travaille à plein temps pour eux et en sait beaucoup sur eux. Ils n’ont pas d’attitude méprisante envers ce personnel et ils sont très paternalistes.

Monique : notre dernier livre, Panique dans le 16e, répond en partie à cette question. Le 14 mars 2016, on est avec mille grands bourgeois à Dauphine pour parler du centre d’accueil des SDF que veut bâtir la Ville de Paris. Ils sont là avec des pancartes et des slogans : « Touche pas à mon Bois ». Ils se sont mis à traiter de « salope » la maire et la préfete de Paris. Ian Brossat, élu communiste parisien en charge du logement, solide mais frêle comme un roseau, s’est également fait insulter.

  • Comment arbitrent-ils entre leurs intérêts et le soutien à l’« industrie nationale » ?

Monique : L’Oréal est peut-être un « fleuron français », mais c’est surtout une multinationale. Total est installé à l’échelle de la planète et se fout totalement des frontières. Si un pays l’emmerde, comme la Birmanie, le groupe négocie avec un tribunal arbitral, privé !

  • Avez-vous une histoire, une anecdote, qui illustre bien comment ils vivent et pensent ?

Monique : je me rappelle de l’entretien avec le patron d’une grande marque de Champagne. Il me reçoit dans un salon de centaine de mètres carrés, il est là à étaler sa fortune et, tout à coup, il me demande combien je gagne. Je lui dis. Et il me répond : « Mais c’est un pourboire ! » Puis il me montre la Porsche qu’il va offrir à sa femme le soir pour son anniversaire. Et il ajoute qu’elle aimerait beaucoup être interviewée par moi… Alors cette femme me raconte sa vie, et, tout à coup, elle s’écroule en pleurs et me dit : « Vous êtes exactement ce que j’aurais voulu être : être une sociologue, faire des entretiens… Ici, je ne peux même pas faire mes vitres, car j’ai du personnel pour ça ! »

  • Est-ce qu’il y a aussi des clivages dans cette classe ?

Monique : bien sûr, il y a aussi de la concurrence entre eux. Par exemple, Marc Ladreit de la Charrière, dont on a beaucoup parlé au sujet de l’affaire Fillon, a été choisi pour faire la médiation entre Bernard Arnault et François Pinault, son concurrent dans le rachat de Gucci.

Je me rappelle aussi d’une interview que j’avais faite d’un membre d’une famille qui subissait des attaques financières d’une autre famille fortunée. Tout à coup, il sort un pistolet et me braque. Il était dans un état de tension très grave. C’était juste pour me montrer qu’il n’était pas rassuré du tout, mais j’ai quand même eu très peur.

  • Comment vous présentez-vous pour aller les interviewer et augmenter les chances d’être reçus ?

Michel : pour la famille Bellon (le patron du groupe Sodexho), le prétexte de l’interview, c’était la transmission des entreprises d’un père à ses enfants.

Monique : on a fait aussi fait des travaux d’enquête sur la chasse à courre, les châteaux classés (en fait, c’est plutôt le châtelain que le château qui est classé !), la fraude fiscale… Tout cela représente un tas d’angles possibles pour aller les interviewer.

  • Est-ce que vous en avez aussi rencontré qui étaient « chouettes » sur le plan humain ?

Michel : oui, je me souviens, par exemple, d’un patron d’entreprise, juif, résistant pendant la guerre, très sensible au malheur des gens. Il avait créé une petite société qui prenait en charge des prisonniers sortant de prison.

  • Y a-t-il des différences de statut entre hommes et femmes dans ce milieu ?

Monique : la femme n’a pas le même statut que dans les milieux populaires. Elle arrive à son mariage avec une dot. C’est un monde où les différences de genre (mais aussi de religion, par exemple) sont plutôt secondaires. La femme y a un rôle de représentation très fort.

  • Pourquoi sont-ils aussi vindicatifs alors qu’ils ont tout ?

Monique : on peut dire qu’on est passé de la « lutte de classes » à la « guerre des classes ». C’est le milliardaire américain Warren Buffet qui l’a dit, en 2005, dans une interview à CNN. Il ajoute que c’est sa classe qui a initié cette guerre et qui est en train de la gagner. 54 millions d’êtres humains meurent de faim ou des conséquences de la pauvreté chaque année. Un enfant toutes les cinq secondes ! Qui en parle ? Mais ces gens-là n’ont pas de problème de conscience.

  • Est-ce qu’il arrive que vous les sentiez inquiets ?

Michel : pendant les grèves de 1995, on a senti qu’ils étaient très inquiets.

Monique : la loi SRU de 2000, portée par le ministre du Logement Jean-Claude Gayssot et qui devait imposer à toutes les villes un pourcentage minimum de logements sociaux, ils n’en voulaient pas non plus… D’ailleurs ils ne l’appliquent pas !

Pour leur faire plus peur, on devrait faire des manifestations dans les beaux quartiers : dans Panique dans le 16e, on fait une promenade sociologique dans le Bois de Boulogne, et on fait même entrer le lecteur dans un de leurs cercles.

  • Est-ce qu’il y a pas quand même des plus jeunes qui ont envie de se révolter ?

Michel : je me souviens d’un journaliste de Libé qui venait d’une grande famille. Il disait quand même qu’il avait la nostalgie des régates sur les étangs !

  • Est-ce que vous vous sentez mis en danger par vos travaux ?

Michel : honnêtement, non !

Monique : c’est aussi parce que notre travail est sérieux. Par contre, ils n’aiment pas qu’on vienne rencontrer des gens comme vous.

  • Et que pensent-ils sur les enjeux écologiques ?

Monique : ils ont une capacité extraordinaire à rebondir avec leurs « droits à polluer », leurs produits dérivés sur les risques de catastrophe… On n’a plus le droit de dormir sur nos lauriers, car ces gens-là sont en capacité de mettre la planète en danger. Si on n’est pas capables de se révolter contre eux, on est nuls !

La solidarité, je la rencontre dans les beaux quartiers. Et la division… dans les milieux populaires ! Ils sont 1 % et nous 99 %. C’est peut-être à nous de nous demander pourquoi nous sommes si divisés !

 

 

 

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