[La famille] Coline Cardi et Fabien Deshayes : « Ce sont toujours les mères qui sont mises en accusation »

Le samedi 13 février après-midi, Coline Cardi et Fabien Deshayes, sociologues, sont venus nous rencontrer pour parler du contrôle social et de la régulation des familles par l’Etat. Voici l’essentiel de leur intervention, qui ferme ainsi le cycle de « formation » de notre grand chantier.

Coline et FabienLeur parcours

Coline

Enseignante chercheuse à l’université Paris 8, j’ai fait ma thèse sur « la déviance des femmes ». A partir de là, j’ai continué à travailler sur les familles, et notamment sur les femmes, des milieux populaires.

Ma première expérience a été de travailler avec des jeunes pris en charge par la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse), avec lesquels j’ai fait de la danse. Je me souviens que la seule fille du groupe, Maya, m’a dit : « Je suis mineure aux deux sens du terme ». Elle voulait dire mineure sur le plan légal (moins de 18 ans). Elle pointait aussi le fait qu’elle était la seule fille dans ce groupe de garçons. Elle voulait être maître-chien, et ne correspondait pas aux stéréotypes sur les filles.

Les chiffres sont très clairs. Dans les rapports de police et de gendarmerie sur les actes délictueux, on compte 13 % de femmes. Au niveau de la justice pénale, leur part descend à 9 %. Et au niveau de la prison, elle tombe à 3 %. Or, on trouve très peu de travaux sociologiques consacrés à cette question de la dissymétrie sexuelle dans les actes de délinquance.

Vous devez savoir que le juge des enfants a deux casquettes : protection de l’enfance, d’un côté ; poursuites pénales, de l’autre. L’ordonnance de 1945 a mis l’accent sur le premier aspect. Les politiques sécuritaires actuelles poussent à aller vers le second. Mais pour les filles, on continue à privilégier l’assistance éducative plutôt que la poursuite pénale. On voit beaucoup de filles dans l’assistance éducative, mais la délinquance féminine est sous-évaluée dans les statistiques pénales. Ma question est alors devenue celle-ci : « Si les femmes délinquantes ne sont pas en prison, où sont-elles ? » Il faut savoir que jadis les femmes ont représenté jusqu’à un tiers de la population carcérale.

J’ai fait des entretiens en prison (avec des détenues comme avec le personnel pénitentiaire). Et j’ai aussi enquêté ailleurs : dans la justice des mineurs, dans des centres maternels, dans une association de thérapie familiale à Bobigny. On observe une certaine forme de protection des femmes, surtout des mères d’ailleurs. Mais il faut garder en tête qu’on les surveille sous d’autres formes. Mon approche est très inspirée des travaux de Michel Foucault… sauf que celui-ci ne s’intéressait pas du tout à la question du genre !

Fabien

J’ai fait une thèse sur le « raisonnement éducatif » dans le secteur de la protection de l’enfance, soutenue voici deux ans à l’université Paris 8. Je m’intéresse depuis plusieurs années aux archives des administrations, aux correspondances entre les gens, aux lettres qu’ils écrivent pour contester une décision.

Le travail social, la justice des mineurs, valorisent la parole, les échanges avec les familles et les enfants. Pourtant, dès qu’on entre dans le bureau d’un juge des enfants ou dans celui d’un éducateur, on est frappé par la présence de dossiers. Les papiers occupent une grande importance. Je me suis donc posé plusieurs questions : comment circulent-ils, ces documents ? Qui les lit ? Qu’écrivent les travailleurs sociaux sur les familles qu’ils rencontrent ? Qu’est-ce qui est mentionné par écrit et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comment les familles y ont-elles accès ? Comment réagissent-elles lorsqu’elles lisent des écrits sur elles ?

Depuis 2002 seulement, les familles ont en effet le droit de lire leur dossier au tribunal pour enfants. Jusque-là, cela leur était refusé : seul leur avocat y avait droit. Cela montre bien le type de défiance dans lequel on était (il en reste encore des traces, d’ailleurs, puisqu’il arrive qu’on ôte tout simplement des pièces du dossier avant que les parents ne viennent le lire). D’un autre côté, les travailleurs sociaux savent que ce qu’ils écrivent sera lu par les familles : ça peut influencer fortement leur manière d’écrire ! Leur écriture est désormais sous contrôle. Dans certains services de travail social, leurs rapports sont corrigés au rouge par leurs supérieurs. J’ai donc scruté cette adaptation des travailleurs sociaux et j’ai montré que dans les rapports écrits actuels, ils citent beaucoup les propos des gens eux-mêmes. Ainsi, les paroles des parents lors des entretiens avec les travailleurs sociaux peuvent se retourner contre eux : par exemple, si un parent dit à un moment « En ce moment, j’en ai ras-le-bol de mon gamin ! » ou « Quelquefois, j’ai envie de la balancer par la fenêtre ! », il ne se rend pas forcément compte que, quand ce sera écrit, cela prendra un poids beaucoup plus fort.

Le pouvoir social se construit à partir de tous ces écrits. Qu’est-ce que ça fait, quels sentiments ça génère lorsqu’on découvre ce que des travailleurs sociaux ont écrit sur soi ? Quand on lit ces écrits, on se découvre soi-même comme un problème.

Un peu d’histoire

Coline

Quand est-ce que l’État a commencé à se mêler de la manière dont les parents élèvent leurs enfants ? L’historien Philippe Ariès a montré qu’au Moyen-Âge, on se préoccupait assez peu du bien-être de l’enfant. Cela dit, certains chercheurs ne sont pas d’accord et estiment qu’il pouvait aussi y avoir de l’amour. Ensuite, à la fin du 17e siècle et au 18e siècle, on assiste à l’institutionnalisation de l’enfance. Au 19e siècle, on divise les rôles entre père et mère, et on invente l’instinct maternel. Se mettent alors en place tout un tas de savoirs sur la puériculture. L’historienne Arlette Farge montre comment, au 19e siècle, on enferme progressivement la femme dans l’espace privé.

En 1804, le Code Napoléon instaure le pouvoir du père sur la famille. Comme la natalité baisse, il faut inciter les femmes à être de bonnes reproductrices et de bonnes éducatrices. L’intérêt croissant pour les enfants se traduit par des politiques sanitaire et éducative. On se met à vouloir protéger et discipliner les mères, notamment celles des milieux populaires.

Fabien

Au 19e siècle, des lois sont promulguées concernant le travail des enfants (en 1841 et 1874), une autre sur l’école obligatoire (1882), d’autres enfin sur la protection des enfants (1889 et 1898). Il devient impératif de protéger l’enfant, considéré comme l’avenir de la Nation. Pour cela, il faut remettre en cause – même si la chose donne lieu à de vifs débats – la puissance du père dans la famille.

Au cours du 20e siècle, l’État se mêle progressivement de plus en plus des affaires familiales, même si ce mouvement est lent.

L’ordonnance de 1945 entérine le principe que, malgré ses actes délictueux, un mineur peut s’amender. On est alors en plein dans les espoirs humanistes de la Libération. C’est ensuite la création de la PMI (Protection maternelle et infantile), puis l’ordonnance de 1958 qui met en place l’assistance éducative et insiste sur le suivi des familles.

Certains psychologues de l’enfance engagent alors une critique de la séparation des enfants et des mères, donc du placement, solution massivement employée jusque-là pour assurer la protection des enfants. Dans les années 1970, des éducateurs, qui ont lu Michel Foucault, se mettent à questionner cette politique de séparation. Certains travailleurs sociaux décident d’eux-mêmes, spontanément, de faire lire leurs écrits aux familles ! Des rapports de haut-fonctionnaires parlent de « captation » des enfants par les institutions et insistent sur les suivis à domicile, qui coûtent beaucoup moins cher que les placements. On commence à se dire qu’il faudrait peut-être faire davantage de suivi hors les murs.

On pourrait croire, alors, que l’on assiste à un relâchement, à une sorte de victoire des droits des parents face à un État tout puissant.

L’histoire est plus complexe, et divers processus cohabitent, puisqu’au moment même où l’État perd une partie de son pouvoir dans les familles (pas la totalité, évidemment), le souci pour l’enfant se matérialise fortement à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Depuis une bonne trentaine d’années, en effet, on assiste à la multiplication des dispositifs de repérage des enfants qui posent problème ou risquent de poser problème. Il y a d’abord eu, en 1989, la mise en place du « 119 », le numéro vert de l’enfance en danger. C’est un dispositif qui invite tout un chacun à témoigner : n’y a-t-il pas un enfant qui souffre à proximité de vous ?

Michel Foucault explique très bien que la véritable force du pouvoir, c’est quand il réussit à convaincre les gens de participer eux-mêmes à la machine, par la délation, le recours à l’État, le désir de sécurité…

Il y a quelques années, dans le cadre d’une émission de radio, j’ai pu enregistrer des échanges téléphoniques au 119, le numéro national d’appel concernant les mauvais traitements sur les enfants. Parmi ces appels, ceux qui viennent de professionnels, mais aussi de voisins, de membres de la famille, de parents séparés, etc. Le contrôle fonctionne parce qu’il y a de plus en plus d’inquiétude autour de l’enfant : est-ce qu’il va bien ? Donc, le contrôle ne vient pas que du haut : il correspond aussi à des aspirations, des peurs, une attention civile à l’enfant qui provient des gens eux-mêmes… Ces dispositifs ont des effets sur l’ensemble des acteurs, professionnels ou simples citoyens.

  • Jean-Paul : il y a de moins en moins d’innocence. On ne peut plus avoir l’idée d’être spontanément des bons parents. La question qui vient tout de suite, c’est : « Est-ce que je peux être un bon parent ? Et dites-moi comment l’être ? »
  • Marisa : on parle de parentalité mais le grand non-dit, ce sont les enfants eux-mêmes : ils n’ont pas vraiment le droit à la parole, ils ont juste le droit d’être gérés par des dispositifs…
  • Jean-Paul : la maltraitance, ça peut aller d’actes précis à tout le travail de colonisation de l’enfant dans la famille.

Fabien : la notion de maltraitance évolue avec le temps. On ne s’inquiète plus aujourd’hui des mêmes choses qu’hier, les motifs d’inquiétude sont plus variés, plus nombreux aussi, les guides du signalement font plusieurs dizaines de pages, recensent des dizaines de signaux d’alarme.

  • Nadia : j’ai un neveu qui est allé dénoncer ses parents. L’assistante sociale est venue à l’école. En apparence, toute la fonction parentale « classique » était assumée. L’effet pervers, c’est que le père s’en sort encore plus dessaisi.
  • Laura : j’avais des traces de coups, il y a eu un début d’enquête, et puis, plus rien ! Qu’est-ce qui fait que, dans certains cas, l’enquête se poursuit et, dans d’autres cas, elle s’arrête à un certain point ?

Coline : on travaille sur les normes qui définissent la maltraitance. La question des coups est centrale. L’infanticide a jadis été un moyen de réguler les naissances. Il est encore sous-enregistré, mais c’est condamné par la justice aujourd’hui.

J’ai travaillé sur l’urgence dans la justice des mineurs : quand le danger est trop grand, on estime qu’il faut que la police vienne chercher l’enfant et le placer… quitte à ce que l’audience ait lieu plus tard !

  • Clara : l’inverse du 119, c’est la loi du silence ! Personnellement, je préfère le 119, avec tous ses risques de dérapage, que la loi du silence : les opprimés continuent à être opprimés tant qu’on ne dit rien !
  • Noëlla : un de mes fils martyrisait son frère ; celui-ci a fini par l’avouer… mais il lui a fallu longtemps car il avait peur des représailles. J’ai téléphoné. On m’a répondu : est-ce que ce ne serait pas leur père qui fait ça ? J’ai insisté, je lui ai dit « vous savez, c’est un cas de non-assistance à personne en danger »… Alors, ça a fini par passer devant le juge des enfants.
  • Socheata : il y a toujours pas mal de préjugés sur les familles monoparentales, le père qui serait un moins bon parent, etc. Et puis, le recours à l’expert (le pédopsychiatre) qui désinvestit encore un peu plus les parents.

Coline : la médiation aboutit parfois à éviter le recours à la justice… qui est pourtant nécessaire dans bien des cas !

Coline

On observe aujourd’hui un désengagement de l’Etat, mais est-ce pour autant une démocratisation ? Certes, il y a eu un tournant important dans les années 2000 : on a commencé à faire valoir les « droits des parents » face à l’Etat.

Et puis, on a inventé la politique de soutien à la « parentalité » : la famille se transforme, le partage des rôles et fonctions bouge beaucoup (enfin, pas tant que ça, puisque 80 % des travaux domestiques sont encore assurés par les femmes : en 20 ans, les hommes y ont juste consacré quatre minutes de plus par jour !). Il ne suffit plus d’être parent biologique, il y a une « fonction parentale » à assurer. On crée des réseaux d’écoute et d’aide à la parentalité, on ouvre des « maisons des parents »… On dit aux gens qu’ils ont des ressources, des compétences, et qu’il faut juste les utiliser, les déployer. On les reconnaît comme « capables ». Mais qu’est-ce qui se passe si ça ne marche pas ?

Ce qui est central, c’est le contrat. Les parents doivent s’engager sur des objectifs, et l’institution s’engager à les aider. Si les parents ne respectent pas leurs engagements, on retourne chez le juge ! Mais la contractualisation entre une institution et une personne, ce n’est pas vraiment égalitaire. C’est une autre forme de contrôle. Certaines personnes y croient, d’autres non…

Les centres maternels, au départ, ont été conçus pour les filles-mères, dans une optique de « redressement ». Certains sont des espaces semi-privés : les femmes sont chez elles, mais il leur est interdit d’avoir des animaux domestiques ou d’inviter un mec ! Les travailleurs sociaux ont accès à l’appartement (ils ont les clés). C’est un lieu qui prône l’autonomie tout en exerçant un contrôle et une surveillance très forts !

Enquêter en centre maternel, c’est beaucoup plus compliqué que d’enquêter en prison. On me dit qu’elles sont fragiles, on me fait comprendre que je risque de les détruire. Une fois, j’ai compris qu’une femme qui avait accepté de me rencontrer ne se sentait pas tranquille : elle avait peur que je demande un placement !

Echanges avec le groupe

  • Noëlla : j’ai vécu un an en centre maternel, et ce n’était pas du tout comme vous dites ! On n’était pas surveillées, il n’y avait pas de contrat à signer, pas de psychologue… C’était en 1972.

Coline : c’est possible, car les centres maternels ont d’abord été des lieux très féministes et émancipateurs. Les associations de thérapie familiale ont elles aussi été créées par des psychiatres et des travailleurs sociaux, avec la volonté affirmée de sortir du contrôle social et de ré-impliquer les pères. Mais d’autres formes de surveillance et de contrôle se sont ensuite mises en place.

  • Vous dites que tout cela renforce le contrôle, mais est-ce le but recherché, ou juste un effet induit ?

C’est compliqué : au départ, ce n’est pas forcément un objectif, mais peu à peu, cela s’inscrit dans un discours ambiant qui inscrit les problèmes sociaux dans des problèmes familiaux. On familialise les problèmes sociaux. C’est dans ce contexte global que le contrôle se renforce.

  • Benoît : il y a aussi des hommes dans les centres maternels ?

Non, juste des travailleurs sociaux hommes, mais pas des usagers hommes. D’ailleurs, certaines féministes ne voulaient pas de travailleurs sociaux hommes !

  • Socheata : avec le développement des coaches, on voit le monde de l’entreprise s’impliquer dans les politiques de parentalité. N’est-ce pas un dispositif à deux niveaux qui se met en place ?

Il y a effectivement un partage du travail entre institutions publiques et acteurs privés. Et le dispositif public reste davantage focalisé sur les familles populaires.

  • Dominique : les programmes de réussite éducative proposaient une nouvelle manière de fonctionner dans le travail social. L’idée était de repérer les symptômes, ou même les prémisses, du décrochage scolaire et de mettre en place tout un parcours, à condition que la famille soit d’accord. C’est bien du contrôle social des familles, mais cela pèse aussi beaucoup sur les travailleurs sociaux.

La question du genre dans l’intervention de l’Etat

Coline

J’ai travaillé sur cette question à partir d’observations faites dans la justice des mineurs, le centre maternel, l’association de thérapie familiale. L’ordre familial reste très façonné par la question du genre (à l’école, on parle de « l’heure des mamans »). Et les mères sont partout surreprésentées : elles sont à la fois la cible et le levier de l’intervention sociale. Les interlocutrices principales, mais aussi les premières à être mises en accusation.

60 % des placements répertoriés concernent des « familles monoparentales » (un terme qui nous vient des Etats-Unis) : de là à assimiler la monoparentalité à un « facteur de risque », il n’y a pas loin !

Dans les rapports, les expertises, le nombre de pages consacrées aux femmes est bien supérieur à celui des hommes.

Dans un centre maternel, il n’y a, par définition, que des femmes ! Les pères ne sont pas là mais, pour certains, on a leur nom, on sait qui c’est… Après une réunion de service, on a décidé que désormais on mentionnerait systématiquement le nom du père, mais les fiches n’ont pas été changées pour autant : donc il fallait le rajouter à la main, sans qu’il y ait de case pour ça !

Le bien-être de l’enfant est censé dépendre entièrement de la mère. Dans les groupes de parole, on ne voit non plus jamais un père. « Redonner la place au père » est un argument asséné en permanence, quelquefois sur fonds de discours très antiféministe. Mais la réalité est vraiment inverse…

Dans le centre de thérapie familiale, les femmes sont également surreprésentées. Ce sont elles qui font tout le boulot, même celui de convaincre occasionnellement un père de participer à un entretien ! Cette omniprésence aboutit… à une mise en accusation des mères ! Elles deviennent les causes principales des situations problématiques.

Première situation : on la désigne explicitement comme LA responsable des maux de l’enfant. Tout fait symptôme de « mauvaise mère » dans les archives. La principale explication à son comportement… c’est quelle a eu elle-même une mauvaise mère ! Il y aurait ainsi toute une chaîne familiale de la déviance féminine.

Seconde situation : la « mauvaise mère » apparaît plus sur le mode du soupçon. Ce qui fait alerte, ce sont les troubles du comportement du mineur ou les violences exercées par le père. Je pense au cas de la famille Vasseur, suivi par l’association de thérapie familiale. Daniel, 13 ans, a été exclu de son établissement scolaire à plusieurs reprises, il est quasi mutique et répète qu’il veut devenir Bill Gates. En séance, on apprend que son père et sa mère se disputent souvent, que Daniel prend le parti de sa mère, que celle-ci a déjà eu un autre enfant d’un premier lit.

Et voilà quelle est l’interprétation du superviseur : Bill Gates, c’est une provocation vis-à-vis du père qui « a du mal à prendre sa place » et doit devenir « le chef de famille ». En fait, c’est la mère qui l’empêche de prendre sa place en le disqualifiant ! Il n’y a pas de séparation, car la mère a refusé de « faire le père ». Ainsi, c’est l’infraction du père qui pose problème, mais c’est la mère qui est mise en accusation : elle joue le rôle d’« acteur social négatif » !

Les catégories psychiatriques sont très utilisées dans la justice des mineurs. L’importance des troubles psychiques dans les dossiers de placement constitue ainsi la deuxième cause des placements (notamment pour les placements en urgence).
Les catégories psychologiques imprègnent les discours des travailleurs sociaux. Des psychanalystes, femmes pour la plupart, remettent en cause la théorie freudienne du point de vue du genre. Mais la psychologie telle qu’elle est portée par les travailleurs sociaux ne remet pas en cause la séparation des rôles maternel et paternel. Même dans l’association de thérapie familiale, on ne veut pas brouiller les deux fonctions, au nom de la psychologie.

Le recours à la psychologie sert ainsi à dresser plusieurs figures de « mauvaise mère » :

  • la mère indifférente, voire négligente, qui ne répond pas aux besoins de son enfant. C’est l’exemple de François, 15 ans, qui a commis des infractions. La situation est jugée inextricable. Le psy pointe la défaillance de la mère, polonaise. Il fait l’hypothèse que la source du problème de l’enfant, c’est qu’elle n’arrivait pas à toucher le sexe de son enfant !
  • la mère fusionnelle : on décide parfois d’un placement pour rompre le lien – jugé pathogène – avec la mère. On dit qu’il faut « refabriquer du tiers » !

C’est par le biais de la psychologie qu’on pointe la responsabilité de la « famille monoparentale ». On insiste sur l’importance de l’autonomie de la mère : il faut qu’elle travaille, qu’elle ait une vie en dehors de son enfant. En même temps, cette autonomie est toujours limitée par l’autonomie de l’enfant : il faut d’abord qu’elle fasse la preuve qu’elle peut être une bonne mère…

 

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